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Vendredi 30 novembre 2007

Les peintres de Pont-Aven n’ont plus de fantasmes ?

On peut travailler sur l’imaginaire à condition d’avoir de l’imagination, n’est ce pas ? Et je ne peux me résoudre à voir tant de prétendus artistes ignorer cette source en la matière qu’est Rustéphan. La rivière, l’Aven elle-même n’est pas loin du même sentiment de désaffection, d’abandon. L’imaginaire, cela pose l’art en débat, et « nos » artistes ici ne débattent plus.

Il faut le reconnaître, ils sont tout de même capables de dessiner ces sortes de maison empaillées, ces bateaux faméliques, mais derrière le motif il n’y a rien, c’est le néant. Certains singent encore l’émotion des glorieux artistes précédents, il n’est guère difficile de copier, mais faire montre d’émotion dans son art c’est autre chose, c’est trop risqué sans doute…

Pour certains, comme Cambry dont nous avons déjà parlé, Rustéphan reste « superbe dans son négligé », c’est « un morceau de romantisme », pour d’autres c’est un tas de cailloux...Comment faire la part de l’attirance et de l’indifférence ?  
Je dois encore revenir à cette constatation d’un
Pont-Aven lieu prédestiné à l’art, cet art dont le but, selon moi, est d’instiller le doute dans une certitude…alors de Cambry, qui bien évidemment connaissait parfaitement les lieux, contrairement à ce qu’en ont dit ses détracteurs, on peut dire que cet homme fait écho à la démarche d’un Gauguin par exemple, il ne rend pas compte de ce qu’il voit mais de ce qu’il ressent, je pense au Christ jaune, vert, ou au Goliath contre le démon du peintre, et je pense que si on ne comprend pas cela on ne comprend rien à l’origine de l’art…on doit faire à ce propos la distinction avec les vues d’un Fréminville qui, plus tard, décrira un morceau d’architecture en ruines à son goût banal…Cambry s’est émerveillé, et je pense que l’émerveillement c’est ce qui reste dans la mémoire quand celle-ci a oublié le reste…Occulter, volontairement ou non, cette capacité à la merveille me semble une catastrophe pour l’esprit.

par Trémalo publié dans : Extraits d'entretiens communauté : La Bretagne
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Dimanche 24 juin 2007
Georges Perros, dans une lettre à son ami Carl Gustaf Bjurström, donne une partie de sa vision de l’objectif du poème, à la suite de la demande insistante du suédois d’avoir l’avis du motocycliste de Douarnenez  sur sa production poétique :
 
Il suffirait de revoir certains mouvements, qui sont un peu paresseux, me semble-t-il. (…) D’une manière générale, il faudrait durcir, ne pas lâcher.Le poème a tendance à s’écouter, à s’endormir, il faut sans cesse veiller à le redresser, dût-il suivre une ligne droite. Surtout s’il suit une ligne droite.
 
Comment donc, avec Perros, lutter contre cet endormissement du poème ? C’est un peu une question pour un peintre ou un musicien : votre poésie force-t-elle son trait ? Epaissit-elle ou au contraire amincit-elle l’émotion au moment d’écrire ? La ligne droite dont parle Perros impose-t-elle un but ?
 
A.J : Poétiser droit, suivre la ligne fixée, surtout ne pas s’assoupir ni dériver d’un chouia…Walk  the line, comme chantait Johnny Cash, un autre mélo-man, un poète tragique, plus proche des bouseux et des taulards que des happy few et des salonards, ok, mais un sacré poète quand même ! Il a raison notre motocycliste de Douarnenez, en poésie, comme dans la country ou la symphonie, faut pas se laisser aller à la facilité, ne pas ronronner ni tomber dans le genre bluette, toujours sur la brèche, sur le fil du rasoir pour trouver le ton juste, se colleter jusqu’à la dernière rime avec le verbe récalcitrant, lui « filer une bonne trempe » comme disait Léo, afin de lui faire comprendre qui mène la danse. Si tu déroges, dérapes, mollassonnes sur le parcours, tempères sur le discours, t’es foutu !  Décrété bon à lap, même pas à publier chez Gallimuche ! 

JJ : Je ne sais pas. Je suis assez d’accord avec lui. Ce côté incisif, vivant, direct qu’il demande au poème, on le retrouve dans ses textes. Des notes souvent brèves qui vont droit au but. On repère également  cette volonté de casser le rythme – en prenant des raccourcis – dans Les Poèmes bleus et dans Une vie ordinaire.
 
Pour ma part, je n’essaie jamais de forcer le trait. J’écris, simplement. En faisant en sorte de ne pas me laisser emporter par un flux, une émotion qui me ferait perdre le fil de ce que je souhaite le plus concis possible. Je me méfie d’un lyrisme trop débridé, des descriptions à n’en plus finir, de toutes ces circonvolutions qui peuvent créer une grande confusion et donner du mou, du ventre au poème. Le but n’est pas une fin en soi mais il est évident que la route empruntée doit à un moment donné s’arrêter. Après, savoir si le but a été atteint ou pas, c’est une autre histoire. C’est une question de souffle. Le mien est d’ordinaire très court. Si j’essaie de le forcer, je suis pratiquement certain de finir en vrille.
 
A cela s’ajoute la difficulté qu’il y a  (que j’ai) à trouver un minimum de  temps et d’énergie pour écrire le soir en rentrant du travail. Cette autre réalité m’oblige à aller vite, à être bref, lapidaire même.
 
MD : Si le poème dort, c’est qu’il est fatigué. La fatigue du poème est patente. Notons à sa décharge que l’état de relégation où le maintient un environnement hyper marchand a de quoi l’épuiser. Néanmoins le poème qui ne fait que s’enchanter de lui-même est également responsable de cette dormition. Narcisse aussi est un dormeur. Debout les gisants ! – je ne parle pas de ces visages de pierre, défaits et si expressifs, immobiles ils sont dans une dynamique verticale. Comment cette dernière pourrait-elle contaminer les autres ? Nous le savons, ce n’est guère facile. Il ne suffit pas d’un cri, fût-il performatif, ou de tordre comme on entend dire, ici ou là, le cou à la syntaxe. Ce n’est pas nouveau. Ça revient au fil de la faux du temps qui fait qu’une mode coupe la tête à une autre et ainsi de suite jusqu’à la prochaine. Ça donne momentanément à penser à ceux-là qui piaffent d’impatience de penser. Sous les vents dominants de l’heure, les girouettes grincent de fortes déclarations. La question de la ligne droite n’est pas si mystérieuse. Il convient de mettre un pas devant l’autre ce qui, on me l’accordera est malaisé, et d’aller le plus droit possible. Parfois, ça marche.
par Trémalo publié dans : Extraits d'entretiens
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Vendredi 8 juin 2007
J'ai lu récemment votre recueil La Liberté inféodée, paru en 1993 chez Myrddin, où l'on vous retrouve clouée sur les portes, tremblante d'achèvement possible, vous dites « Demain revient au même », vous écrivez « Je me couvrais le visage de la plus mauvaise aile./J'étais floue sur les rêves/On avait poussé le cerceau./Je tuais sans arrêt. » Des cadavres, dont certains des vôtres, jonchaient le sol, alors, j'ai envie de vous demander… que sont-ils devenus aujourd'hui ?
 
  Je les ai ramassés. Je me suis ramassée. C'est difficile ce que vous me demandez là. Ce « Je tuais sans arrêt », c'était aussi : « Je me tuais sans arrêt ». Ça ne peut pas durer toujours. 
  Il y a de toutes façons ce cadavre qui m'habite, qui est à l'affût déjà. Plus il se rapproche, moins il me fascine. Pas question de le laisser m'apprivoiser. J'ai des coins secrets où des renards dorment sur des feuilles.

 

par Trémalo publié dans : Extraits d'entretiens
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