
Dans le paysage mental des habitants de cet homme un homme imagine le paysage mental d’autres hommes.
Sur le marché de Pont-Aven un couple de mésopotamiens propose des fruits anti-datés. Les bœufs qui tirent du halage leur amour des chênes bleus font d’idéaux suspects. Ce n’est pas l’avis des chevilles au zinc de leurs jumeaux, pour qui les festivités de l’envol des mâles stagnent douloureuses à la surface de leur bière.
Dans le jardin de celui qui ne sait pas mourir le lampyre est à la mesure de la gueule du loup en pleine mastication. Il verse lumineux dans verser à l’ombre. Son corps n’est pas un corps, ni même un autre corps, tout juste s’inscrit-il dans la classe des lamproies qui se seraient inventé leurs dents.
Japonisant dans le paysage mental des habitants de cet homme, la petite centaurée veille un nuage de chair, celui du mot. Il y a des brigades latentes pour la lettre à l’idole manquante. Mes jumeaux me prédisent la foudre si je lui jette des pierres. Le cadavre du mot a ses amateurs, mes chiens l’ont repéré. Hors de ses talus, il ne saurait que fendre.
Deux pélicans se détruisent les mâchoires dans un baiser long comme pour la pluie se forme le premier voile. Il y a une histoire du mot, comme par l’éclaircie s’ouvre enfin la palourde endormie par trop de bastilles.
Du carré de ses biens sont bâties les cloches d’Our. Au centuple la chair s’est décuplée ainsi qu’un requiem tout avril.
Dans le paysage mental des habitants de cet homme les guerres se succèdent à un rythme insoupçonné du commun, des lièvres détalent sans qu’il bouge d’un crin d’hongre. C’est comme labourer le champ avec les ongles. Mais ceux-ci sont plus longs que son corps, que tous les corps communs sur le même champ. Chaque instant est retournée la reine des ajoncs d’or : mille abeilles butinent cet homme dans tous ses membres. Ultra fécond pour la balle il n’y voit goutte en méandres, il n’est que sources.
Ses heures de gloire s’égrènent en lui comme autant de figurines poudrées débondant des sablières. Elles sont entre deux eaux le bois pour son flottement, le combustible pour l’envol de ses effraies. Les ampoules de la chapelle réclament leur monnaie, sous peine de toile noire au fond des globes. Il fond sur les heures avant qu’elles ne bougent, ne meurent insérées dans le linteau décapité.
Nous poursuivons notre marche vers les hauteurs du Bois d’Amour d’où neigent un peu de ces petits miracles orientaux qui vous réduisent à l’état du pèlerin absurde, celui qui parle aux oiseaux et qui a donc un peu mangé du cœur de sa mère, pratique aujourd’hui rejetée par ceux qui ne jurent que par ce qu’ils voient devant eux. C’est comme si l’on avançait que la théorie de l’évolution s’était installée dans une direction précise. La leur en l’occurrence puisqu’ils ont depuis longtemps perdu l’usage de leurs yeux à facettes.
Sur les bas-côtés de la route mentale qu’empruntent les habitants de cet homme, l’on entend à peine les pleureuses suspendues à ceux d’entre elles en bordée ou faisant route pêche pour la sole ou le maquereau, comme filets de mots arrachés à la commissure des lèvres, l’air pilé de la houle et la force du moteur se chargeant dans la même foulée de les leur ramener à la gorge.
Tout autant, assis dans un banc, sur une toile de Tirilly.
Benjamin Duval (septembre 2006)
Jean Tirilly est né en 1946 à Léchiagat, modeste port de pêche en Finistère.
Il est exposé en permanence au Musée d'Art Spontané à Bruxelles, dans la
Collection de l'Art Brut à Lausanne, en Suisse à la Galerie Benoot à Knokk Le Zoute, à la Galerie Jakez à Pont-Aven et chez Biz'Art-Biz'Art, dans le
Jura.
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